Malaisie et Indonésie, une valse diplomatique à contre temps

La danse en Malaisie, symbole d’un pays aux multiples influences

La danse, ou plutôt les danses malaises résultent d’un mélange de différentes cultures. Du traditionnel Joget à l’émission « So you think you can dance ? » (sorte de nouvelle star pour les danseurs,) la danse fait partie intégrante de la culture malaise. Diplomatie d’influence vous montre la chorégraphie, vous n’avez plus qu’à vous laisser guider.

De multiples danses

L’histoire de la danse traditionnelle malaise comprend l’influence d’une longue tradition de partenaires commerciaux de la Chine, l’Inde, l’Arabie, et le Portugal. Les populations immigrées, ainsi que les nombreuses tribus indigènes, ont apporté leurs propres formes de danse ou aidé à développer de nouvelles pratiques qui montrent leurs influences culturelles.

En général, les danses malaises sont divisées en deux catégories principales : les « originales » et les « adoptées ». Les «originales» proviennent de différentes régions englobant Sumatra, la péninsule malaise, Singapour, l’archipel de Riau et Bornéo, et ses origines remontent aux premières civilisations malaises. Les «adoptées» sont des danses malaises influencées par les cultures étrangères en raison d’événements politiques,  historiques voire économiques comme le commerce.

Danseuse malaisienne

Danseuse malaisienne

Face à un petit tour d’horizon des principales danses malaisiennes, on se rend compte des différentes influences. Le Joget, qui a pris naissance à Malacca sous l’influence de la communauté portugaise, est un dérivé du Brenyo. Tandis que le Ngajat est à l’origine réalisé par des guerriers ethniques du Sarawak, afin de célébrer célébrer la victoire.

On peut également mentionner la Otar Gayong-Otar, une danse énergique de l’Etat de Terengganu, représentant des danseurs portant des épées et des boucliers et qui simulent des mouvements de combat. La danse est accompagnée par un tempo vif de gongs et de tambours. Ou encore la Sumazau, la danse de la communauté Kadazan-Dusun à Sabah. Elle est effectuée par deux rangées d’hommes et de femmes vêtus de costumes traditionnels. Elles représentent le vol des oiseaux au rythme de six gongs.

Devant cette liste, on constate que chaque danse est liée à une culture différente de la Malaisie, comme un symbole de ce pays aux nombreux visages et donc aux nombreux pas de danses. La danse devient donc un réel enjeu culturel pour ce pays où s’il existe plusieurs danses il faut danser ou plutôt marcher au pas de celui de « One Malaysia ».

Tor Tor, la danse qui fait du tort aux relations indo-malaises

En juin dernier, le Ministre de la Culture  Rais Yatim a lancé l’idée de faire inscrire dans une loi sur le patrimoine malaisien la danse Tor Tor. Des politiques indonésiens, mais également l’internet a très mal réagit à cette proposition. Le hashtag « #TorTorPunyaIndonesia » signifiant « le Tor Tor appartient à l’Indonésie »,  est devenu très vite premier des tendances indonésiennes. En outre, Ruhut Sitompul, homme politique indonésien connu pour ses dérapages, a appelé à une politique plus agressive envers la Malaisie pour défendre son patrimoine culturel. Cité par le Globe Jakarta il disait : «De temps en temps, je pense qu’il est nécessaire que nous envoyons une bombe sur la Malaisie comme une forme de thérapie de choc. Sinon, ils vont nous continuer à nous opprimer, il n’est plus le temps pour la diplomatie (…) Ils trouvent toujours des excuses ».

Sur le site de l’office du tourisme indonésien, le Tor Tor est assimilée à une danse du nord de l’Indonésie, à côté du Lac Toba. Cette danse a un aspect mystique et vise à chasser les démons : un chaman invoque les esprits pour saisir une marionnette à taille humaine mâle, – appelée Sigale-Gale, qui commence alors avec bouger ses mains jointes régulièrement et de haut en bas. Ces mouvements sont ensuite répétées par les danseuses qui se déplacent autour de Sigale-gale.

Pourquoi un tel déchaînement pour une danse ? Si demain la danse des canards était réclamée par la Belgique comme leur danse, réagirons-nous de la même façon ? Pas forcément. Ici c’est la danse qui cache la forêt, celle d’une relation toujours particulière entre les meilleurs ennemis que sont l’Indonésie et la Malaisie. On peut ici convoquer Dominique Moïsi et son livre-essai la Géopolitique de l’émotion.  Dans ce dernier il explique que si le XXème siècle était celui de l’idéologie, le XXIème siècle sera celui de l’identité. Vouloir inscrire une danse, tout en sachant que cela sera contesté, à travers une loi nationale montre deux éléments du rapport que la Malaisie entretient avec l’Indonésie.

Un faux pas ?

Premier élément celui d’un soft power qui se veut assez fort pour pouvoir contester un élément culturel à un autre pays, tout en étant mal calibré au vue de la réaction à la fois de la classe politique mais également des indonésiens via notamment les réseaux sociaux.

Second élément, cela montre une certaine fébrilité de la Malaisie face au grand voisin indonésien : si un pays est sûr de son patrimoine culturel, pourquoi vouloir écrire noir sur blanc que tel ou tel élément lui appartient ?

En somme, il est intéressant de voir que derrière un facteur culturel aussi classique que la danse peut se cacher des éléments de diplomatie et de relations extérieures.

Gageons que pour la bonne tenue du bal diplomatique de l’Asie du Sud-Est,  Malaisie et Indonésie seront accorder leurs pas, pour ne pas se marcher dessus.

Pour finir, on pourra citer le désormais fameux Gangnam Style, transformée en KL style (littéralement le style de Kuala Lumpur). Comme quoi l’important avec la culture, c’est surtout qu’elle circule et qu’elle soit partagée !

Pour plus d’informations sur les danses malaises, voici un site dont l’arborescence a bien vieilli mais qui est très très complet sur le sujet :

http://www.dancemalaysia.com/Dance/Traditional/Folk_Dance/folk_dance.htm

Gangnam Style fait passer le mur du son au soft power coréen

Au-delà de l’aspect commercial, le succès de la chanson Gangnam Style, c’est le succès du soft power coréen. La musique est un vecteur de diplomatie culturelle et la Corée exporte déjà depuis quelques années sa pop, la K-Pop. Ce genre de musique traverse les frontières asiatiques pour arriver en Europe mais également aux Etats-Unis. En février dernier, Bercy faisait salle comble pour un festival de K-Pop. Un rapport de la banque de Corée estime que «L’industrie a enregistré une augmentation spectaculaire des ventes après que la K-pop a commencé à se faire connaître aux États-Unis et en Europe l’année dernière». Autrement dit, la K-pop tire désormais vers le haut tout le secteur culturel sud-coréen, qui est passé de 5 millions de dollars de bénéfices à l’export en 1997 à 268 millions en 2005 et 793 millions en 2011. Il existe déjà des répercussions assez concrètes. Ainsi à l’INALCO, pour l’apprentissage du Coréen, le nombre d’étudiant inscrit est passé de 50  en 2010 à 300 en 2012[1]. La vague culturelle coréenne, nommée Hallyu, ne date pas d’aujourd’hui mais le phénomène gangnam style, qui paradoxalement parodie le K-Pop et ses codes assez lisses, est d’une ampleur sans précédent. Pour ceux qui n’auraient pas encore vu le fameux clip :

Un record symbolique et important

En devenant la vidéo à la plus vue sur le net et en dépassant le milliard de vues, la chanson de Psy a fait dépasser le mur du son à la diplomatie culturelle coréenne. Le fait qu’un bien culturel soit partagé par un milliard de personne est en soi quelque chose d’exceptionnel, surtout dans un laps de temps aussi rapide. La Corée frappe ici un coup très fort puisqu’on aurait pu attendre un ou une artiste américaine à cette place. Symbole des temps modernes, aujourd’hui ce ne sont plus les millions d’albums vendus qui comptent mais la viralité d’un produit culturel et dans quelle proportion. Ouvrir la porte du milliard  de vues fait entrer le monde des échanges culturels dans une nouvelle dimension, et c’est un asiatique qui la poussée.

Une image d’un pays ouvert

L’apport positif qui rejaillit sur l’image du pays est phénoménal. Cela redore tout d’abord l’image d’un pays qui tutoie pourtant des sommets en terme de suicide –taux le plus élevé de l’OCDE- ce qui est le symbole d’un certain mal être d’une société qui avance à marche forcée dans la mondialisation. Le ministre des Finances s’est même fendu d’une théorie des « trois C » qui expliquerait le succès de la chanson de gangnam style, comme s’il s’agissait du modèle économique coréen : Coopération, Compétition et Créativité,[2] ensuite en opposition à son voisin nord-coréen.

Vis-à-vis de la Corée du Nord, la Corée du Sud montre le visage d’un pays ancré dans l’ère numérique du XXIème siècle, celui d’un pays où, notamment, la démocratie permet la liberté de création. En miroir, la société nord-coréenne sclérosée où les buzz médiatiques se font à coup d’annonce de lancement de fusées nucléaires, le pays du jeune Kim Jong Un paraît encore plus terne.

Quand la viralité se fait diplomatie d’influence.

Un autre point intéressant de cette vidéo est comment pour la première fois un phénomène viral venant d’internet a été récupéré. D’abord par les internautes, c’est tout le propre de la diplomatie d’influence où une culture après avoir réussi à s’être exportée va réussir dans un deuxième temps à être digérée et réappropriée par d’autres dans une interculturalité qui est toujours intéressante à défaut d’être parfois brillante.

Ainsi on a pu avoir le « KL style » en Malaisie en référence à Kuala Lumpur : :

On trouve également la version de Vegas :

Ou encore la version Catho :

Mais là où la viralité se fait vraiment diplomatique c’est quand les institutions sont associées de près ou de loin à ce buzz. Ainsi Ban Ki Moon, secrétaire général de l’ONU, Sud-Coréen, a reçu Psy et esquissé quelques pas de danses de la chanson ! Et même de déclarer, « il a reçu tellement de votes, c’est une démocratie à lui tout seul » :

A l’inverse, les gouvernants chinois n’ont quant à eux pas rigolé au photomontage qui tourne sur le net où on peut voir Hu Jintao en train de danser sur Gangnam Style et ont censuré la photo[3]. Peut-être ne voulaient-ils pas être associés à l’artiste contestataire Ai Weï Weï qui a réalisé sa parodie alors qu’il est tenu à résidence et que son passeport a été confisqué. Dans la vidéo on peut le voir avec des menottes, narguant en quelques sortes les autorités.

En conclusion, ce succès foudroyant montre plusieurs éléments : que la Corée du Sud et plus globalement à la fois l’Asie mais également les pays en voies de développement ne sont pas en retard sur la culture 2.0. En outre, cela marque encore la toute puissance américaine sur le monde du net puisqu’il faut garder à l’esprit le vecteur de cette viralité n’est autre que youtube, une entreprise américaine et que le buzz n’aurait pas pu se faire autrement.

En cadeau, on finit par une image qui parodie le flegme britannique, "Keep Calm and Gangnam Style" !!!  

Keep Calm and Gangnam Style

Gangnam Style

 

Singapour, de la Cité-Etat à la Cité-Monde

A little red dot

« Singapore is just a little red dot on the map of the world » déclarait au journal Asia Wall Street Journal, le president indonésien Habibie le 4 août 1998.  Jamais pareille expression, « a little red dot », n’aura permis à ce point de synthétiser toutes les problématiques et tous les enjeux d’un pays.

 

Singapour, petit pays de 647,8km, à la deuxième plus grande densité humaine au monde, est un « petit point rouge » sur la carte du monde. A la pointe de la péninsule malaise, au carrefour entre le monde occidental et l’Asie, Singapour est à la fois un lieu de passage et de relais. Depuis son indépendance en 1965, ce pays n’a cessé de croître notamment en s’ouvrant très tôt aux investissements directs à l’étranger (IDE). En outre, l’importance de son port dans le détroit de Malacca qui voit passer une grande partie du commerce mondial en fait l’un des premiers ports du monde.

Singapour est composé majoritairement de Chinois (76 %) viennent ensuite les Malais (14 %), et les Indiens (8 %), les quatre langues officielles sont l’anglais, le chinois, le tamoul.  Avec une population de 4 millions d’habitants, Singapour est un des plus petit pays au monde.

Par ailleurs, pour être tout à fait complet, il faut ajouter une dernière composante à cette culture multiethnique singapourienne : la culture anglo-saxonne. En effet, Singapour, membre du Commonwealth, a fait partie de l’empire britannique pendant près d’un siècle. C’est à Sir Raffles au XIXème siècle que les Singapouriens doivent cette démarche visionnaire de faire de Singapour un port pivot sur la route maritime. La « cité du lion », Singapura en sanskrit, est encore reconnaissant de cet héritage en témoigne nombres de référence à Raffles dans la ville : la meilleure école, l’hôtel Raffles, le centre commercial Raffles, la statue de Raffles devant le Musée des civilisations asiatiques etc.

Singapour est donc à la fois une ville très occidentalisée, à la fois la Suisse et la City asiatique, mais également un dragon comme un exemple de cette Asie qui se développe et prospère, presque un avant-goût de la puissance chinoise à venir. Singapour possède à la fois une certaine pudeur issue de l’époque victorienne (interdiction de la pornographie, pénalisation de l’homosexualité, peine de mort pour les trafiquants de drogue) teintée d’un capitalisme étatique et autoritaire (censure de la presse, népotisme) que la Chine actuelle ne renierait pas. Entre modernité et tradition, projeté vers l’avenir sans renier ses différentes cultures, Singapour est un des symboles de la mondialisation actuelle.

En somme, the little red dot fonctionne face à un triptyque contractualisant: « prospérité, sécurité, propreté ». Ce pacte hobbesien permet de répondre à trois données structurelles : la taille, la localisation, identité multiethnique.

Des touristes en haut de la piscine débordante donnant sur la City de Singapour

Lee Kuan Yew, le mentor

Lors de la fête nationale cet été, une rumeur s’est répandue dans Singapour arguant que Lee Kuan Yew était malade, voire mort. Alors qu’il n’a plus aucune fonction officielle, le vieil homme de 89 ans a dû se montrer publiquement lors du traditionnel défilé pour montrer qu’il était encore de ce mode.C’est dire l’importance que ce dernier garde dans ce pays.

Il est le grand instigateur de l’indépendance et de la puissance de Singapour où il resta au pouvoir pendant trente ans. Il reste encore dans l’ombre aujourd’hui une figure tutélaire qui dirige en sous-main le pays, bien que son influence décroisse petit à petit. Il possède également une influence importante dans le monde : il est à la fois le grand ami de Kissinger, tout en étant celui qui murmure à l’oreille des dirigeants chinois depuis plus de trente ans. Il est membre du comité d’honneur de la Fondation Chirac. D’aucuns estiment que la modernisation et l’ouverture de la Chine réalisée par Den Xiaoping à la fin des années 70 est le résultat de l’influence de Lee Kuan Yew ; le premier voyage du dirigeant chinois avait été d’ailleurs été pour Singapour… Obama le considère comme l’une des « figures légendaires du XXème et XXIème siècle »[1] et le Time le classe parmi les personnes les plus influentes du monde dans la catégorie « penseurs ».[2]

Les Mémoires de Lee Kuan Yew "A singapore story"

Lee Kuan Yew expliquait sa vision au lendemain de l’indépendance de Singapour, en 1966 : « Nous cherchons le plus grand nombre d’amis avec le maximum de capacité, pour faire respecter ce que nos amis et nous-mêmes avons décidé de faire respecter. Tel est l’Alpha et l’Omega de la politique étrangère d’un Etat dans la situation de Singapour ».

A cela il faut rajouter Defending Singapore in the 21th Century[3], document produit par les services de prospective singapourien : « nous dépendons de l’économie mondiale pour subvenir à nos besoins. Il nous appartient de travailler plus activement avec les autres pour sauvegarder la paix et la stabilité dans la région et au-delà pour promouvoir un environnement pacifique propice au développement socio-économique ».

En définitive, l’histoire de Singapour, cette cité-Etat, c’est l’aspiration d’un petit pays qui rencontre celles de grandes puissances, qu’elles soient commerciales, militaires ou culturelles.

Comprendre Singapour, c’est comprendre son dynamisme, celui d’une cité-Etat qui se veut une cité-monde. Trois enjeux viennent élaborer le soft power singapourien :

Cité-réseau : les enjeux culturels et touristiques

Cité-hub : les enjeux économiques et financiers

Cité-pivot : les enjeux géostratégiques

 La Cité-réseau, les enjeux culturels et touristiques

Singapour a su développer un soft power qui touche à trois dimensions : les conférences, les structures de loisirs, la politique culturelle et universitaire.

- Singapour est un lieu de rencontre connu et reconnu. Le conseil économique et social expliquait dans un rapport intitulé Le tourisme d’affaires : un atout majeur pour l’économie de 2007[4] : « Aujourd’hui, dans les activités de congrès et conventions, d’expositions et d’événements d’entreprises comme dans d’autres domaines, Dubaï, Singapour, Shanghai, émerveillent par leur croissance et leur audace. »

Ainsi la Cité-Etat organise des conference tracks (conférences informelles) avec notamment le Shangri-La Dialogue. Singapour a aussi mis en place l’International Maritime Defence Exhibition (IMDEX), l’un des plus gros  salons internationaux (comprenant aussi des conférences) sur la défense maritime.

- Singapour a su développer des lieux de loisirs et apparaît aujourd’hui comme très complet avec un parc d’attraction Universal Studio, un Casino, un Opéra, une des plus grandes roues du monde, le ZoukOut qui est le plus long et le plus grand festival de musique en Asie et même une course de F1 en pleine ville et de nuit !

Très tôt dans son histoire, Singapour a eu conscience de l’image qu’un pays peut renvoyer. Aussi, dès 1964 (avant même son indépendance), la cité-Etat a créé le Merlion. Le Merlion est une sorte d’animal mythique inventé de toute pièce. Il possède une tête de lion et un corps de poisson de la créature. Il évoque l’histoire du légendaire Sang Nila Utama, qui faisant route vers Malacca, a aperçu un lion lorsqu’il chassait sur une île. Il est probable que c’est à cette époque que l’île devint le port maritime de Temasek, précurseur de Singapour. La statue a fêté en 2012 ses 40 ans d’existances.

 

 

Merlion

Le troisième élément du soft power singapourien, c’est son attraction universitaire. La National University of Singapore est mieux classée que Polytechnique, première école française[5]. Singapour a su aussi nouer des partenariats avec des grandes écoles : l’ESSEC y a ouvert un campus, Yale y a ouvert un collège des arts libéraux. Ce n’est pas anodin lorsqu’on sait que Singapour veut également devenir une place importante de l’art contemporain asiatique en plein essor. Or l’art est également un facteur de soft power. Ainsi à travers l’Art Stage, dont la deuxième édition a eu lieu en janvier 2012[6], Singapour se positionne sur le créneau de l’art asiatique, mettant l’accent sur la création à travers le continent en lieu et place des œuvres occidentales. Une fois de plus, la Cité-Etat veut être une plaque tournante, ici vers l’avenir puisque pour la première fois en 2010, la Chine a détrôné les Etats-Unis pour devenir la place de marché de l’art la plus dynamique au monde, et en 2011, Picasso est descendu de la première à la troisième place des artistes les plus chers, détrôné par deux artistes Chinois.[7]

Singapour sait donc manier les ressorts classiques du Soft power. A l’instar de la France qui vient de lancer la « diplomatie économique » (dont on vous parlez ici), Singapour a su développer la sienne en s’appuyant notamment sur ses avantages comparatifs.

La Cité-hub, les enjeux économiques et financiers

A l’image de son aéroport qui est devenu un des plus grands hubs mondiaux et classé parmi les meilleurs aéroports du monde, la Cité-Etat s’apparente en elle-même à un hub économie et financier. Ici on constate que la géostratégie et la géopolitique sont rejointes par des enjeux géoéconomiques.

Singapour est 1er pour la facilité à faire des affaires, pour les infrastructures et pour la protection de la propriété intellectuelle ; numéro 2 des pays les plus avancés dans les technologies de l’information et de la communication ; troisième économie la plus compétitive au monde.[8] Singapour possède 9% de moyenne de croissance depuis son indépendance. La cité-Etat est très ouverte au marché puisqu’elle est la troisième destination des IDE. A titre d’exemple, Singapour est le premier partenaire commercial de la France en Asie du Sud-Est et le troisième en Asie

On note ici toute l’importance de la cité-Etat dans le commerce mondial. On doit évidemment parler ici du port de Singapour, premier port de conteneurs au monde et le second en tonnage après celui de Shanghai. Les autorités portuaires comptabilisent 5000 entreprises maritimes de toute nature représentant 150 000 salariés et réalisant 7% du PIB de l’économie de Singapour.

De même, son aéroport est extrêmement important. A l’image de son port, Singapour s’est placé comme un lieu de passage pour les voies aériennes. Ainsi son aéroport est un des plus gros hub mondial, et est classé 2ème aéroport préféré des voyageurs[9] (quand Roissy est classé dernier…). A ce titre, Singapour Airlines, compagnie nationale, est classée deuxième meilleure compagnie aérienne en 2011[10]. A noter que Singapour se place comme un hub international mais également régional avec les compagnies « low cost » Silk Air (appartenant à Singapour Airlines) et TigerAirways.

A 380 Singapore Airlines

Par ailleurs, son économie repose sur trois piliers : l’industrie manufacturière, autrefois tournée vers l’électronique, qui s’oriente de plus en plus vers la chimie et la pharmacie, les services financiers et les services aux entreprises. Dans tous ces domaines, Singapour offre aux entreprises une fiscalité pratiquement sans égale. Le taux d’imposition sur les sociétés n’est que de 17%, assorti de nombreuses possibilités de déductions. Les plus-values ne sont pas imposables. Et le tout nouveau «productivity and innovation credit act», applicable de 2011 à 2015, va permettre aux sociétés qui investissent dans la recherche et le développement de bénéficier de déductions fiscales pouvant aller jusqu’à 250% des dépenses ­qu’elles auront engagées.

Cette position économique forte lui donne une place importante dans les instances régionales par exemple au sein de l’APEC. Ainsi en 2009, Singapour a reçu ce forum économique annuel qui regroupe 21 pays de la zone Asie Pacifique dont les Etats-Unis et la Chine. Des pays qui représentent plus de 40% du commerce mondial. En outre, Singapour est un élément moteur de l’ASEAN. Créée en 1967, sous la houlette de la Thaïlande, les Philippines, la Malaisie, l’Indonésie et de la cité-Etat, cette institution régionale se calque sur la construction de l’Union Européenne, avec un degré moindre d’intégration. Sous l’impulsion de Singapour d’autres pays de la zone ont été intégrées, mais surtout l’ASEAN + 3 a été mis en place où la Chine, la Corée du Sud et la Japon participe et dont la première rencontre a eu lieu en 1997 à Singapour.

D’un point de vue économique, la cité du lion est également très présente, à titre d’exemple on peut mentionner SingTel, l’équivalent de France Télécom, créée en 1879 et qui possède aujourd’hui la la grande partie du marché des télécommunications en Asie du Sud-Est. SingTel dispose ainsi d’un réseau de 37 bureaux dans 19 pays et territoires en Asie-Pacifique, en Europe et aux États-Unis.

De plus, le groupe investit fortement au Bangladesh, en Inde, en Indonésie, au Pakistan, aux Philippines et en Thaïlande. Avec ses partenaires régionaux, SingTel est le plus grand opérateur mobile multi-marchés en Asie, répondant aux besoins de plus de 216 millions de clients dans huit marchés distincts.

En somme, Singapour est un carrefour de l’économie et du commerce mondial symbolisé par son port et son aéroport. La cité-Etat se fait cité-hub avec cette capacité d’attraction des capitaux, mais elle possède aussi une capacité d’attraction des idées et des hommes.

Le soft power singapourien est complété par un hard power qui place le pays en sitaution de pivot d’influence au niveau géostratégique. Ici, bien qu’il s’agisse de hard power, la position de Singapour est un véritable atout qui nourrit sa diplomatie d’influence.

La Cité-pivot, les enjeux géostratégiques de Singapour

Face au glissement géostratégique du monde de l’atlantique et du pacifique et l’émergence du G2 USA-Chine, Singapour possède une place primordiale. On peut même parler de choke point (« point d’étranglement » dans la terminologie militaire) tant sa position est stratégique :

- Tout d’abord vis-à-vis des Etats-Unis. En effet, Singapour fait partie des lignes de défense et de containment américain face à la Chine (même si le pays de l’Oncle Sam se défend de réaliser cette politique étrangère). Ainsi les USA possèdent une base  à Singapour avec la présence du COMLOG WESTPAC qui s’occupe de la logistique américaine dans toute la région. En outre, des frégates légères LCS (Littoral Combat Ships) stationnent à Singapour dans la lutte contre la piraterie. Comme on peut le voir sur la carte ci-après, Singapour s’intègre dans la première ligne de défense que les USA mettent en place petit à petit en Asie du Sud-Est :

Source : Le Dispositif américain pour sanctuariser le pacifique, Magazine Diplomatie, N°55 Mars-Avril 2012

Afin de bien comprendre cette carte, il faut se référer à l’ouvrage de Mahan : Influence de la puissance maritime dans l’histoire, 1660-1783 qui inspire les puissances maritimes du monde entier et les Etats-Unis en particulier depuis près de deux siècles. On peut résumer cette pensée en deux impératifs : constituer une flotte de combat et des points d’appui.

Les Etats-Unis se servent donc de Singapour pour mettre en œuvre cette politique. A ce titre, Hillary Clinton exposait en novembre 2011 dans un article de Foreign Policy intitulé « America’s Pacific Century », ses six priorités parmi lesquelles « faire avancer la démocratie et les droits de l’Homme ». Le rapport Sustaining US Global Leadership : Priorities for 21st Century,sorti en janvier 2012, va également en ce sens en insistant sur un point important : « les intérêts économiques et sécuritaires sont inextricablement liés aux développements dans l’arc allant du Pacifique ouest et l’Asie de l’Est jusqu’à la région de l’océan Indien et Asie du Sud, créant un mélange de défis et opportunités en pleine évolution ».

A travers ces différents éléments, on note bien la place importante de Singapour comme choke point. La cité–Etat apparait donc comme un des pions dans la bataille pour le « Rimland asiatique » avec une triple ligne de défense : Corée du Sud – Taïwan – Thaïlande – Singapour ; Japon – Guam – Philippines – Australie ; Alaska – Hawaï – Samoa.

D’un point de vue géostratégique, Singapour a donc un rôle important à jouer et semble servir les américains. Pourtant, la cité du lion est aussi très proche de la Chine, tout d’abord de par sa population à majorité chinoise. Ensuite parce que la puissance économique du port de Singapour vient notamment des produits chinois qui vont être acheminés vers l’Europe ou des hydrocarbures qui se dirigent vers la Chine. De plus, Singapour investit beaucoup dans la Chine : elle concentre à elle seule 75% des IDE de l’ASEAN pour la Chine. En outre, Lee Kuan Yew conseille officieusement les présidents chinois depuis 30 ans.

La position de Singapour, ainsi que le trafic auguré par son port, draine de l’insécurité dans la région. Singapour a besoin de sécurité pour que le commerce continue. Elle va ainsi à la fois combattre la piraterie mais assurer également une politique de relatif bon voisinage. Plus globalement, la cité-Etat entretient des relations militaires avec des nombreux pays, notamment dans la lutte contre la piraterie.

Ainsi, la position du pays doit également répondre à des impératifs sécuritaires face notamment à la piraterie dans le détroit de Malacca/Singapour. Interpol ne s’y est pas trompé puisque l’agence, basée à Lyon, va y délocaliser une partie de ses activités. De Lyon à la « cité du lion » il n’y a donc qu’un pas pour mettre en place le Complexe Mondial Interpol pour l’Innovation (CMII). On peut également parler de l’Information Fusion Centre mis en place en 2009 qui vise à lutter contre l’émergence de menaces non-traditionnelles. Neuf officiers y travaillent dont un français. Paris a en outre vendu des bateaux en 2000. Chew Men Leong, ancien chef de la marine nationale, a reçu la légion d’honneur en mars 2011.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que Singapour est une ancienne colonie de la couronne britannique et fait partie du  Five Power Defence Arrangement (FDPA) qui regroupe Australie, Malaisie, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni.

Singapour n’oublie pas les autres grandes puissances de la région, l’Inde et le Japon. Ainsi, l’Inde et Singapour voient leurs marines naviguer ensemble lors des SIMBX (Singapore-India Maritime Bilateral Exercises). Le Japon est aussi présent avec la mise en place de l’Information Sharing Centre.

Encore faut-il noter que Singapour agit en amont contre la piraterie puisqu’elle a pris en 2010 la tête de la Combined Task Force 151 (CTF 151). Cette force opérationnelle navale, basée sur une coalition multinationale opérationnelle a été créée en réponse aux attaques pirates autour de la Corne de l’Afrique. La CTF 151 opère dans le golfe d’Aden et aux larges des côtes Est de la Somalie sur une superficie d’environ 2 600 000 km².  Il est intéressant de voir que Singapour, pour défendre sa position stratégique, doit se projeter loin de son territoire afin d’assurer le commerce mondial et donc la prospérité de son port.

Enfin, dernière donnée importante, symptomatique des tensions existantes dans la région : sur les cinq prochaines années et dans le domaine des dépenses navales, le marché est-asiatique devrait dépasser en volume celui de l’OTAN et se positionner juste derrière celui des Etats-Unis.

Quel avenir pour Singapour ?

Ainsi, Singapour a une place géostratégique importante du fait de sa position de carrefour. La cité-Etat est une vraie cité-pivot au niveau commercial mais également au niveau militaire avec l’émergence de la puissance chinoise.

Singapour a su habilement jouer de sa situation géostratégique pour exister dans son environnement régional et mondial. Le petit Etat a bien compris son intérêt à devenir « la Suisse de l’Asie » en développant une politique étrangère à la fois neutre et coopérative avec tous ses partenaires.

Toutefois, si le glissement de la ligne de force mondiale vers le Pacifique se précise, à mesure qu’on assiste à l’émergence du « G2 » sino-américain, cette position centrale de Singapour pourrait devenir difficile à tenir. Singapour devra probablement faire un choix entre sa nature asiatique en se ralliant au giron de la Chine superpuissance et son essence occidentale en se tournant davantage vers les Etats-Unis. A moins que la Cité-Etat ne sache mobiliser tous ses atouts pour se poser en arbitre des deux superpuissances. C’est là que son soft power prendra tout son efficience.


[6] Magazine Asies – Mars-Mai 2012, p. 9

[8] L’Asie du Sud-Est 2012, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011, p. 229 à 247