Eurovision : vision de l’Europe ?

L’Eurovision, c’est la télévision qui sent bon les 60’s, celle d’Intervilles, celle aussi qui découvre cette capacité à transcender les frontières grâce à une retransmission eurovision à l’heure des premières étapes de la construction européenne. L’union par la chanson en quelques sortes et de manière non exhaustive puisque quelques 46 pays sont membres de l’Eurovision dont certains bien au-delà des frontières géographiques globalement acceptées du continent.[1] Derrière ce concours musical se cachent souvent d’autres enjeux et les votes sont rarement déconnectés des proximités géographiques et culturelles entre les pays, mais aussi de l’actualité géopolitique.

L’Eurovision : des affinités régionales et culturelles 

Il est toujours intéressant de voir les amitiés et les inimitiés régionales en Europe lors de l’Eurovision. Dans une interview donnée à Europe 1, Farid Toubal, professeur à l’ENS, explique que « le vote reflète la proximité culturelle ». Ainsi, continue-t-il, « Chypre et la Grèce se donnent mutuellement sur la période 1975-2003 environ sept points de plus que ce qu’ils ne reçoivent des autres candidats… ». On peut ainsi déceler plusieurs « blocs » comme le bloc scandinave ou encore le bloc des « ex » de l’URSS.

 

eurovision

Des éléments géopolitiques viennent également jouer sur le vote final. Ainsi dès 1969, l’Autriche décida de ne pas venir à l’Eurovision organisée par l’Espagne franquiste. Cela se ressent également au niveau du vote avec par exemple le Royaume-Uni qui est arrivé dernier en 2003 avec un score historique et jamais égalé de 0 point. Ce classement concorde avec l’entrée dans la guerre en Irak, peu soutenue en Europe. A ce jeu là, la Russie devrait cette année être sanctionnée lourdement.

 

Russie et Ukraine risquent de ne pas se donner beaucoup de points

On peut supputer que l’Ukraine ne donnera pas beaucoup de points à la Russie. Déjà en 2005, le hasard de l’histoire fait que l’Eurovision se déroule en Ukraine qui vient de s’émanciper de la Russie avec l’arrivée au pouvoir du pro-européen Viktor Iouchtchenko après la Révolution orange. Les votes entre les deux pays voisins avaient réduit à peau de chagrin, de même en 2009 avec la crise autour du gaz. Plus globalement, la Russie ne devrait pas recevoir beaucoup de points des européens.

 

Déjà lors des demi-finales, la Russie s’est faite copieusement sifflée :

 

 

Dans le magazine allemand Bild, l’ancien champion de boxe et candidat à la présidentielle ukrainienne Vitali Klitschko a appelé à voter contre la Russie :

« La musique, exactement comme le sport, a ce pouvoir d’unir les gens. Dans la situation historique où se trouve l’Ukraine, ce serait un signal formidable si les spectateurs européens soutenaient tout particulièrement la candidate ukrainienne ».

Il s’agira alors de regarder dans le détail le vote de…la Crimée. Le comité d’organisation de l’Eurovision a décidé que les personnes votant depuis la Crimée compteraient comme des votes ukrainiens. Or, dans la mesure où on ne peut voter pour son propre pays, la Crimée risque de voter massivement pour la Russie…

 

Candidat ukrainien :

 

 

Candidat russe :

 

 

La France va encore faire tâche

 

Moustache. C’est le titre du groupe Twin-Twin. Pas assez décalé pour être suffisamment second degrés, pas assez drôle pour devenir viral, on peut se faire du soucis. Le refrain potache résume la chanson : un mélange de Jordie qui voudrait devenir Georges Brassens « moi je voulais une moustache, je veux ci, je veux ça, c’est comme ci c’est comme ça, moi je veux une moustache ».

 

 

Bref, autant dire que la tâche va être dure pour la France et devrait, comme à son habitude, se retrouver dans les limbes des votes de l’Eurovision grâce aux points accordés par la Suisse et la Belgique.  Rappelons que la dernière victoire de la France remonte à 1977 avec « l’oiseau et l’enfant », une autre époque :

 

 

L’Autriche grand vainqueur ?

 

L’Eurovision c’est un peu comme l’élection du Pape. Ceux qui sont présentés comme vainqueurs avant l’élection ne gagent généralement pas le graal. Cette année, c’est le transformiste autrichien Cochita Wurst (de son vrai nom Tom Neuwirth) qui pourrait remporter le concours à la barbe des autres candidats. De barbe il en est question puisqu’habillé en femme, Cochita Wurst l’a justement gardée, déclenchant ainsi les foudres des conservateurs à travers l’Europe mais totalisant plus de 4 millions de vues sur Youtube (contre 200 000 pour les Français…) :

 

 

 

 

Au-delà de la géopolitique de l’Europe, rappelons enfin que le grand perdant de l’Eurovision reste avant tout la musique. On a une pensée émue pour « Saxophone Guy » qui représentait la Moldavie en 2010 :

 

 

 

[1] Seuls les pays membres de l’Union Européenne de Radiotélévision sont autorisés à concourir. L’UER crée en 1950 regroupe 45 pays auxquels s’ajoutent 25 pays qui ne font pas partis de l’Europe dont Israël qui participe ainsi à l’Eurovision.

MH370 : le crash du soft power malaisien

Dans une perspective de soft power, d’influence et d’image du pays, la Malaisie vient de perdre très gros. Outre le drame humain de cette histoire, quels sont les enjeux en termes de soft power du vol MH370 ?

avion Malaysia Airlines
Une Malaisie à deux visages : sur la scène internationale et en interne

Cet événement est la partie visible de l’iceberg d’un discours politique à deux visages. Sur la scène internationale, la Malaisie essaie d’imposer l’image d’un pays démocratique qui se modernise à l’islam étatique modéré. Sur la scène intérieure, la réalité est tout autre. L’actualité malaisienne est jalonnée d’indices qui montrent un pays fermé à toute nouveauté démocratique. Peu ou pas de liberté de la presse, emprisonnement d’opposants, élections truquées…Concernant la presse, Reporters Sans Frontières place la Malaisie 145ème avec 23 places de perdues en un an atteignant cette année « la position la plus basse qu’elle ait jamais occupée ».[1]On peut également citer ici les déboires juridiques d’Anwar Ibrahim, opposant déclaré au premier ministre Najib Razak, emprisonné puis relâché après avoir, entre autres, été condamné pour sodomie. D’ailleurs Najib a émis l’hypothèse que le pilote du vol MH370 aurait pu détourner l’avion dans la mesure où il était encarté dans le parti d’Anwar et que le soir même de la perte de l’avion, ce dernier venait d’être recondamné pour sodomie…[2]
Najib Razak

Najib Razak

 

Le poids de la religion encore bien présent


Concernant la liberté de culte et notamment la religion musulmane, l’actualité montre que le visage extrémiste, en tout cas peu progressiste, est bien présent en Malaisie. On peut ici citer la fatwa lancée contre…la Saint-Valentin[3] où des couples ont été arrêtés. A cela s’ajoute un mouvement et un sectarisme anti-chiite en Malaisie qui devient de plus en plus important[4]. Un mufti a ainsi appelé à rompre tous les liens avec l’Iran « chiite ». Ce genre de mouvement place la Malaisie dans une situation délicate alors que l’Institut du Moyen Orient estime[5] à plus de 100 000 les Iraniens vivant dans la capitale malaisienne. Encore faut-il mentionner les tensions grandissantes entre les différentes religions et communautés avec un débat sur l’utilisation du mot « Allah » par les non musulmans.
Image Reuteurs, octobre 2013

Image Reuteurs, octobre 2013

Le terrorisme plane sur l’image de la Malaisie


Depuis le 11 septembre, la Malaisie essaie de redorer son image. Ce pays reste une base arrière du terrorisme islamique sud-asiatique et des arrestations de membres d’Al-Qaïda sont réalisées en grande pompe pour montrer aux partenaires étrangers que la Malaisie ne soutient pas l’organisation[6]. Il faut dire qu’en terme d’image, la Malaisie a fort à faire puisqu’il est avéré qu’en janvier 2000, une des dernières réunions visant à lancer l’attaque terroriste s’est tenue à Kuala Lumpur[7]. En somme, si le vol MH370 devait avoir été détourné par un membre d’Al-Qaïda, dix ans de communication institutionnelle auraient été perdus, symbolisée notamment par le lancement du « Mouvement des Modérés », créé par Najib Razak, qui pense ce mouvement comme le descendant légitime des non-alignés de Bandung et promoteur de la modération. Najib déclarait ainsi en 2010 « Le véritable problème n’est pas entre les musulmans et les non-musulmans, il se situe entre les modérés et les extrémistes de toutes les religions, que ce soit l’islam, le christianisme ou le judaïsme. » [8] Cela peut expliquer le temps de latence et le manque de communication du gouvernement qui devait espérer secrètement qu’il s’agissait d’un crash dû à une panne technique et non à un détournement.
L’image d’un islam modéré nécessaire…pour la finance et le tourisme !

La Malaisie a besoin de montrer le visage d’un pays à l’islam modéré. D’abord car elle est une place forte de la finance islamique. Comme l’explique une étude du Trésor sortie en février 2014, la Malaisie est le «  leader mondial de la finance islamique »[9] .Et la Malaisie veut continuer à se développer explique le document :   « la finance islamique malaisienne, après avoir capté une clientèle musulmane particulièrement sensible aux règles de la sharia, attire désormais un public plus large ».   Concernant le tourisme, cette industrie a le double avantage, en terme de diplomatie d’influence, de faire performer le pays, sa culture, sa modernité au voyageur, tout en développant des emplois ! Or la Malaisie a pris le créneau du tourisme « halal ». Kuala Lumpur abrite chaque année le plus grand salon du tourisme halal ! Elle vient encore, en 2014[10], de se voir décerner le prix de la « destination la plus accueillante pour les touristes musulmans »[11]. Les dépenses de ces derniers augmentent plus vite que celles des autres vacanciers. Elles devraient même atteindre 192 milliards de dollars par an d’ici 2020, contre 126 milliards de dollars en 2011. Une vraie manne financière et une « niche » qui permet de capter des touristes qui ont d’avantage en tête la Thaïlande, l’Indonésie avec Bali ou encore le Vietnam et le Cambodge, dans la région.
Photo personnelle

Photo personnelle Noëmie Sor, 2013

Derrière les enjeux de communication se cache également la rivalité avec Singapour pour le leadership de la région

Si dans vol 714 pour Sidney Tintin et ses amis font escale à Jakarta et si l’Indonésie devrait, dans les décennies à venir, devenir la première puissance sud-asiatique, aujourd’hui la bataille pour la région se joue entre les deux anciennes colonies britanniques que sont Singapour et la Malaisie. Le pays du Merlion semble avoir une longueur d’avance en étant, avec Shanghai, le premier port au monde. Outre ce hub portuaire, son aéroport ainsi que sa compagnie nationale sont régulièrement classésparmi les meilleurs au monde. Compagnie nationale d’aviation, hub portuaire et aéroportuaire mais également circuit de F1 (dont on vous a déjà parlé ici), parc d’attraction, tout est bon entre les frères ennemis pour asseoir son influence économique, culturelle et diplomatique sur la région. La Malaisie vient donc de se ridiculiser face au caillou singapourien présent dans la botte de sa péninsule. En outre, le fait de devoir ravaler sa fierté et demander l’aide aux USA, à la France, au Royaume-Uni mais aussi de subir les foudres de la Chine a dû être difficile à vivre par le gouvernement mais aussi les Malaisiens.
Tintin vol 714 pour Sidney
Le fossé entre communication d’une image et réalité d’un pays est dangereux dans une optique de soft power

En somme derrière cette histoire d’avion, il faut voir la gouvernance d’un pays qui bat de l’aile. Ses multiples contradictions arrivent encore à tenir en interne, mais pour combien de temps ? Tensions régionales, développement économique, communautarisme de plus en plus exacerbé, inégalités grandissantes, font que l’on mesure à la « simple » visibilité imposée par ce malheureux évènement, la diplomatie d’influence et la construction de l’image d’un pays sur la scène internationale, qui souffrant face à la réalité de sa situation en interne vole en éclat.
En bonus, cette image qui tourne sur les réseaux sociaux présentée comme une ancienne publicité de Malaysia Airlines et qui montre le caractère viral négatif pour l’image de la Malaisie et de sa compagnie aérienne qu’a pu prendre cette histoire. Cette publicité est évidemment un fake, en tout cas elle  aurait aujourd’hui une résonance bien malheureuse :

Quel soft power en 2014 ?

En ce début d’année, Diplomatie d’influence vous propose un petit passage en revue des évènements qui devraient marquer l’actualité du soft power en 2014.
Le soft power de la glisse et du ballon rond – Russie et BrésilA l’image du Qatar avec le PSG, le sport est un fort vecteur de soft power. A ce titre, l’organisation de grands évènements internationaux permet de mettre un coup de projecteur positif sur un pays. 2014 propose deux moments forts : les Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi et la coupe du monde de football au Brésil.coupe du monde brésil

Cette année pourtant, ce soft power pourrait se retourner contre les pays organisateurs. L’écart de richesse au Brésil couplé aux élections, au manque de redistribution des externalités positives d’un tel événement –au moins dans un premier temps- devrait vendre une image biaisée du pays. Pire pour la diplomatie d’influence du pays : si les stades ne sont pas finis et/ou si des manifestations et des affrontements ont lieux dans la rue, cette coupe du monde peut s’avérer être un désastre pour l’image du pays.

En Russie, les lois homophobes et les attentats du début de l’année risquent d’éclipser les bénéfices en terme de soft power pour la Russie. Et ce ne sont pas les libérations des Pussy Riots et de Khordkovski qui vont tromper le monde, si ce n’est le CIO. Outre le coût de ces Jeux Olympiques d’Hiver qui les élève au rang des plus chers de l’histoire, on peut aussi leur décerner une médaille d’or, celle de l’hypocrisie et d’une utilisation du soft power raté : Poutine.

Poutine est trop fort !

Poutine est trop fort !

 

*Les Tours du soft power : USA et Chine

Deux tours devraient cette année faire parler d’elles, la remplaçante des Twin Towers à New-York et la Sky Tower en Chine.

La finalisation du (re)nouveau du World Trade Center avec la One World Trade Center parachève la résilience de tout un peuple après le 11 septembre. Symbole oblige, la tour fera 1 776 pieds –soit 541,3m- de haut en référence à l’année d’indépendance des Etats-Unis. L’inauguration officielle de la tour sera un grand moment de cohésion nationale que le monde entier regardera : America is back. Elle devient la plus haute tour des Etats-Unis mais reste loin derrière la Burj Khalifa à Dubaï, plus haute tour du monde avec 828m.

La Burj Kkhalifa justement devrait être dépassée de 8m en 2014. En effet, L’autre tour qui va faire parler d’elle est chinoise et devrait devenir la plus grande construction humaine. Avec près de huit mois de retard, cette tour doit commencer à être érigée en avril 2014 et son érection ne durer que 210 jours. La Sky Tower aura 220 étages, 104 ascenseurs et sa superficie sera de 1 000 000 m2, pour une capacité d’accueil de plus de 100 000 personnes. Cette prouesse envoie un signal fort d’un pays capable en quelques mois d’établir des records de grandeur immobilière pour satisfaire une population de plus en plus urbaine. A noter que cette tour ne se situe ni à Pékin, ni à Shanghaï mais à Changsha, ville peu connue qui accueille pourtant près de 8 millions d’habitants…

*Le soft power dans les urnes pour l’UE

Les élections européennes pourraient également être un moment de soft power. En effet, pour cette institution régionale unique en son genre, les élections européennes envoient un symbole de paix et de démocratie dans le monde. Cette capacité à réunir 28 pays autour d’une élection est unique et alors qu’on célèbrera le centenaire du début de la première guerre mondiale et les 70 ans du débarquement, le projet européen aurait tout intérêt à promouvoir ces élections comme un emblême d’une Europe des peuples démocratiques.

Pourtant, les records d’abstention attendus, le désamour croissant d’une population en proie à la crise économique dont Bruxelles cristallise les reproches, couplés à la montée des partis d’extrême droite risquent de jouer en défaveur de l’image de l’Europe hors de ses frontières.

Triste Europe

Triste Europe

*Débarquement de soft power en France

Le monde entier va débarquer en France en 2014. Les 70 ans du débarquement vont être célébrés avec en présence les grands dirigeants de ce monde. Cet événement nourrit une vision de la France et d’une Europe qui a souffert face à l’obscurantisme et le nazisme mais qui a su se relever, bien que ce soit avec l’aide des Etats-Unis. Ces « lieux de mémoire » que sont les plages du débarquement situent en France un moment important de la Seconde guerre mondiale et permet de performer chaque année un grand moment de l’Histoire.

Ryan sera-t-il là ?

*La surprise de l’année ?

La surprise de l’année en terme d’utilisation du soft power pourrait être…le Bénin. En effet, une galerie d’art vient d’ouvrir dans les pays des accords de Cotonou. Le musée est situé à Ouidah, capitale tristement célèbre de l’esclavagisme. C’est donc tout un symbole d’avoir choisi de situer ici un haut lieu de l’art moderne. C’est la fondation Zinsou qui a été choisi pour rénover une villa afro-brésilienne et développer ce musée pour les 30 prochaines années. Dans une ville de 100 000 habitants, marquée par l’histoire au fer rouge, et avec un taux de chômage de 80%, l’ouverture d’un tel musée va apporter dynamisme et ouverture sur le monde. La vidéo de présentation, à laquelle Edouard Baer a prêté sa voix, place le musée de Ouidah aux côtés des grands musées du monde, et pourquoi pas ? Ouvert en 2013, sa notoriété pourrait prendre son envol en 2014.

Plus d’infos :

http://www.fondationzinsou.org/FondationZinsou/Fondation_Zinsou_Ouidah.html

Une année 2014 riche en moments intéressants qu’il faudra suivre sur diplomatie d’influence !